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Publié par www.matthieulamarque.fr

La compagnie théatrale de Pau, l'Auberge Espagnole, a présenté La Mastication des morts de Patrick Kermann en juin et prépare sa rentrée 2016.

Quel plaisir de redécouvrir ce texte joué parfaitement bien par les comédiens de l'Auberge Espagnole en juin 2016. Une mise en scène inventive et touchante par Joelle Aguiriano mis en lumière par Jean Paul Carrère. Très beau avec des comédiens parfaits autant dans le jeu que dans la diction.

En attendant de savoir ce que la compagnie nous réserve pour la saison prochaine, voici un retour sur cette pièce incroyable dernièrement jouée.

Vous souhaitez rejoindre la compagnie à la rentrée 2016 ?

Joelle Aguiriano propose des ateliers théâtre tous les lundis, mardis et mercredis de 20 heures à 22 heures dans l’Atelier de la Compagnie, au 11 rue Rauski à Pau.
Cette année, les Ateliers de la Compagnie proposeront, en plus des trois ateliers théâtre, un atelier clown qui ouvrira dès le mois d’octobre et se déroulera un samedi par mois. Les ateliers clowns seront assurés par Maria Aguirre, qui anime de nombreux stages sur Pau et les Pyrénées-Atlantiques. Egalement comédienne dans de nombreuses compagnies des Pyrénées, elle proposera son atelier un samedi par mois.
Les inscriptions pour cette nouvelle saison culturelle seront ouvertes le mercredi 7 septembre 2016 de 18 heures à 21 heures, à l’Atelier de la Compagnie.
Le tarif annuel est de 330 euros / atelier (300 euros pour les étudiants et les demandeurs d’emploi), plus 12 euros pour l’adhésion à l’association.

La compagnie théatrale de Pau, l'Auberge Espagnole, a présenté La Mastication des morts de Patrick Kermann en juin et prépare sa rentrée 2016.

La pièce

« Ce n’est pas parce qu’on est mort qu’on n’a plus rien à dire ». De dessous les dalles du cimetière de Moret-sur-Raguse, les défunts se refusent au silence. Jeunes et moins jeunes ressassent leurs joies, leurs amours, leurs rancœurs, leurs regrets et leurs obsessions parfois peu avouables, souvent cocasses ! Surprenante histoire d’une communauté où la singularité de chacun fait résonner en nous ces vivants d’un autre monde.

Avec une lucidité implacable, l’auteur français Patrick Kermann laisse entendre une multitude de voix dont le message réconfortant pourrait bien être : « Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien! ». Cette polyphonie de l’au-delà est servie par une équipe de comédiens qui, sous le regard de Jules-Henri Marchant, nous régalent d’un spectacle étonnant, drôle et insolent. Jubilatoire pour tous ceux qui aiment rire de tout et de tous !

La compagnie théatrale de Pau, l'Auberge Espagnole, a présenté La Mastication des morts de Patrick Kermann en juin et prépare sa rentrée 2016.

Paroles d’auteur

Depuis les Grecs Anciens jusqu’à nos jours, en passant par Shakespeare où les spectres ne sont pas en reste, le théâtre est, par essence, un art de la mort, un art de faire parler nos morts. De ma première pièce de The Great Disaster à la rnière en cours, je ne cesse de donner la parole à ceux qui sont morts. La question de la Shoah n’est sans doute pas étrangère à ce fait. Elle constitue, selon moi, le noyau dur et secret de mon écriture. Que peut-on écrire après une coupure historique et philosophique aussi radicale, aussi irréconciliable? Quelles formes sont encore possibles? Quelles figures inventer? … Moi, j’ai choisi de faire parler les morts.

C’est d’ailleurs en visitant un petit cimetière de la campagne française que m’est venue l’idée de construire une polyphonie de l’au-delà en redonnant la parole aux centaines de défunts enterrés depuis des siècles à Moret-sur-Raguse, village symbolique inventé de toutes pièces… Mais avant d’en arriver là, j’ai fait un tour de France des nécropoles rurales et j’ai réuni un ensemble de noms aux consonances bien françaises afin d’exclure tout exotisme. Hormis la géographie, purement imaginaire, du village en question, tout ce que je raconte dans ma pièce est authentique, au détail près, petite histoire et grande Histoire entremêlées.

La mastication des morts est un oratorio in progress. C’est un travail sur le nombre et la mémoire, la petite mémoire fragile d’une multitude de voix qui s’inscrivent dans l’histoire d’une communauté. Il s’agit dans l’accumulation des habitants du cimetière de Moret-sur-Raguse, d’entendre la singularité de chacun, sa langue propre qui, surgie d’outre tombe, par delà les corps, fait résonner en nous, morts en sursis, ces vivants d’un autre monde. Chacun de ces morts a sa langue individuelle, sa rhétorique spécifique. L’ensemble de ces formes d’expression accumulées constitue une vaste interrogation sur la langue, sur ce qu’il reste d’une langue incarnée, individualisée lorsque l’Histoire est passée par là.

Notre époque est en train de perdre la mémoire à toute vitesse. Face à l’accélération de l’Histoire et de l’information, les événements du monde n’ont presque plus de réalité, de durée, de mémoire. Ils se succèdent si vite qu’ils n’ont même plus le temps nécessaire pour s’inscrire en profondeur dans notre conscience et, plus grave encore, dans notre inconscient. Comment voudriez-vous qu’ainsi déréalisés et broyés, ils fassent mémoire?

La mort dans ce dispositif n’est qu’une image, à la fois brutale et lointaine, évanescente et insistante, répétitive et anesthésiante. Le fond sur lequel elle s’enlève est un refus de la mémoire, du passé, de la trace durable, questionnée, mise en perspective. En banalisant la mort, notre époque l’escamote, la rend insignifiante, presque inutile. Elle n’a plus rien d’un événement humain fondamental, communautaire, rituel, culturel. On oublie un peu trop facilement que, de notre naissance à la fin de notre existence, nous vivons dans l’incessante compagnie des morts, qu’ils sont des milliards à parler en nous, à travers nous, pour nous. Nous oublions que nous sommes des morts en sursis, et ce faisant, nous vivons amputés d’une moitié de nous-même. Avec La mastication des morts, j’ai essayé de prendre le contre-pied de tout cela et de ramener la mort au centre de la vie.

La mastication des morts est une joyeuse tentative de réconciliation avec la mort que notre époque évacue systématiquement. Les morts que j’arrache momentanément de l’oubli en les mettant en scène ne connaissent ni la résignation de la tristesse ni la brûlure de la plainte, ni horreur, ni extase, ni enfer, ni paradis. L’important est pour eux de surmonter un double choc. D’abord, le fait d’être mort, de se retrouver soudain de l’autre côté de la vie sans savoir pourquoi. Événement qui ne passe pas, qui reste planté en travers de la gorge et les contraint au ressassement. Mais à la fin, remontant le temps, ils découvrent enfin la cause de leur mort et entrevoient l’apaisement. Passés au-delà d’eux-mêmes, dédoublés, ils n’ont à l’égard de la vie ou de la mort aucun ressentiment, aucune haine. Se prenant souvent comme objet d’autodérision légère, ils ne cessent de nous provoquer, soit pour jouer avec nous et nous inviter à ne pas avoir peur, soit pour nous attendrir, eux-mêmes ne sachant pas vraiment ce qu’est la mort, l’état de mort. Il y a pour nous aussi une étrange consolation à nous promener avec eux, à les écouter. Ce geste de tendresse est essentiel pour eux. En les écoutant, on les console et ce bienfait inattendu rejaillit sur nous qui tremblons un peu. «Ne vous inquiétez pas, tout se passera bien!», tel est le message réconfortant qu’ils semblent murmurer à notre oreille incrédule.

Grâce à eux, grâce à leur fraternelle mastication, face à la mort qui vient, nous sommes presque pacifiés, presque réconciliés.

Patrick Kermann. Extrait du texte établi par André Dupuy d’après une conversation avec l’auteur les 27 janvier et 24 février 2000.

"La Mastication des morts" de Patrick Kermann - EXTRAITS.

Anonyme - 1954

anonyme anonyme vite dit anonyme comme si je savais pas moi moi mon nom à moi et ma naissance à moi ah ça oui anonyme c'est du joli là au‑dessus de moi en gros a/no/ny/me j'en ai pour quelques décennies avant qu'ils rasent la tombe et mettent un autre à ma place un pas anonyme pas un nom ça et encore moi moi j'ai de la chance à côté il y en a un alors lui c'est même pas anonyme qui est écrit c'est rien du tout que de chie qui est écrit vu qu'il a même pas un écriteau pourri comme moi l'anonyme qui tombe en morceaux moi qui à la novembre récolte les invendus les chrysanthèmes qui puent ça oui c'est bon pour moi bon pour l'anonyme et lui à côté sais même pas depuis quand l'était déjà là quand j'ai cassé ma pipe dans ce trou paumé en 54 l'hiver 54 moins vingt oh lui l'était tranquille déjà se gelait plus les miches le vrai anonyme vu qu'il était à trois pieds sous la terre gelée et qu'il craignait plus le froid et la faim comme moi l'anonyme à qui on fermait la porte au nez et à qui on laissait même pas les restes pour les cochons qu'on chassait à coups de fourche de la grange au foin ou de l'étable bien fumante tellement on avait peur que l'anonyme se découpe un bon steak sur pied ah ça oui on voulait pas le connaître l'anonyme qui arrivait d'on sait où en loques le ventre creusé et les pieds gercés qu'il pouvait plus marcher l'anonyme et que le curé fermait le portail de l'église à double tour manquait plus que des va‑nu‑pieds puants lui volent son crucifix quinzième va bouffer un crucifix même quinzième par moins vingt que la fontaine était gelée et que pas une poule ou un lapin se promenait dans les cours et que moi l'anonyme pouvait plus marcher plus un pas et que moi l'anonyme me suis affalé sur le banc de la place entre l'église et la mairie à six heures du soir et que je voyais les cheminées fumer derrière les volets clos et que j'attrapais parfois un regard quand un de ces péquenots à la face rougie par le feu sortait chercher une bûche et rentrait vite en verrouillant la porte et moi l'anonyme me suis endormi sur le banc au milieu du bourg à six heures trente le dix‑neuf décembre 1954 et ne me suis jamais réveillé et même que le lendemain le Raymond faisait la gueule par moins vingt je creuse pas je l'ai entendu pas par moins vingt et qu'on m'a laissé dans l'entrepôt à vin de la mère Pascale pendant vingt‑sept jours vu que vu le froid je risquais pas de puer et que vu mon état ses barriques de rouge ne risquaient rien non plus voilà ce qui me vaut l'honneur à moi l'anonyme de reposer dans ce charmant bourg

Eric Brun - 1865‑1939

Et ainsi s'achève ma route. Rien ne me retient au monde Il est sale, pourri et immonde. Cette pauvre vie me dégoûte.

Jean‑René Blandin - 1897‑1953

Ci‑gît Jean‑René Blandin, garagiste de son vivant, qui au sortir d'une enfance heureuse quitta son bourg pour suivre les drapeaux tricolores dans les chemins embourbés de l'est de notre patrie. Son apprentissage dans le métier des armes ne fut que victoires et son avancement au rang de lieutenant fut juste triomphe : il soumit l'ennemi au chemin des Dames, ce farouche ennemi qui voulait envahir notre beau pays. Il dompta le boche, mais sa propre renommée ne fut jamais l'objet de ses succès, mais la gloire de sa patrie. Rude, sévère, mais correct, il fut pour ses camarades et subordonnés un chef exemplaire, toujours disponible pour une parole réconfortante, et ses efforts ne furent vains dans ce long combat douloureux. Mais dès que la patrie cessa de l'exiger, il cessa de vaincre pour s'en retourner en son bourg qui l'accabla d'honneurs mérités.

En sa vingt‑septième année, il prit Germaine Ronchon pour femme qui lui donna deux fils et deux filles, bonheur de ses années de dur labeur comme concessionnaire Citroën.

Il reprit les armes pour combattre dans la clandestinité farouche l'oppresseur insatiable et sous le nom de capitaine Jean fut par deux fois blessé, mais jamais terrassé. Il témoigna à la chambre civique contre Paul Reboul accusé de soutien actif à l'occupant qui fut blanchi des soupçons tangibles dont il était l'objet.

Ce fut en la cinquante‑sixième année de son âge, l'an 1953, le quatre juillet que la deux‑chevaux d'Auguste Richet dont il vérifiait les freins sur la route de Landon s'engouffra sous un semi‑remorque à cinq heures du soir et qu'après deux jours de douce agonie, il s'éteignit dans l'affliction de sa famille.

Germaine Ronchon, sa tendre épouse,

François et Fabrice,

Florence et Fabienne, ses enfants chéris,

son frère Yvan Blandin dit Papagenito,

ont élevé à la mémoire de leur mari, père et frère

ce monument de leurs regrets.

Voilà l'épitaphe qu'elle aurait dû me faire graver, la salope.

Marie‑Louise Grangeon née Jobart - 1921‑1992

Je sais bien que cela ne se fait plus guère, que ces pratiques paraissent surannées, mais tout de même, je tiens à dire que j'ai été très touchée par les nombreuses marques de sympathie que m'ont témoignées toutes les personnes qui, par leur présence et leur message, se sont associées à mon deuil, et j'en profite également pour remercier très sincèrement mes enfants et petits‑enfants, parents et alliés, mes anciens voisins de la Grand‑Rue, le docteur Bouvot ainsi que son prédécesseur, le docteur Lemoine, le personnel de la maison de retraite, mes amis du club de bridge, les sapeurs‑pompiers de Landon, le service des urgences du centre hospitalier de la ville, et tous ceux qui, par leurs fleurs, leurs envois et leurs pensées, se sont associés à ma peine. Que tous trouvent ici l'expression de ma profonde gratitude et de mon éternelle reconnaissance.

Jean Blandin - 23 février ‑ 3 mars 1952

Chère maman et cher papa,

Voilà quelques temps que je suis ici, je ne sais pas exactement, mais ça ne fait rien, j'ai juste envie de vous parler. Pour moi tout va bien, ne vous faites surtout pas de soucis, surtout pas, je n'ai pas pu voir comment était la vie pour la regretter assez et le peu que j'ai pu entendre lors de l'enterrement m'a convaincu que je n'ai rien manqué. Mon seul regret, c'est vous que j'ai laissés là‑bas. Voilà mon inquiétude. Qu'allez‑vous devenir sans moi, comment allez‑vous vous débrouiller dans la part qu'il vous reste à vivre ?Je ne suis plus là pour vous aider et les quelques heures que j'ai vécues avec vous ont suffi à m'attacher à vous, à ton haleine de tabac froid, papa, à tes seins gonflés de lait sucré, maman, et je suis sûr que nous aurions formé une belle famille, oui, je vous aurais aimé et haï comme un bon fils. Enfin, vous savez cela mieux que moi. Voilà les quelques mots que je voulais tout de même vous dire et que vous n'entendrez peut-être pas, mais rassurez‑vous, je me porte bien.

A bientôt. Je vous embrasse très fort.

Votre fils Jean.

Reboul Eric - 1951‑1987

C'était au début de la seconde mi‑temps. Tout au début. Sur un centre en retrait de Richard, après un débordement sur l'aile droite. Tout seul j'étais, un peu à gauche du point de penalty, complètement démarqué. Un centre bien tendu. Et moi, là, débarrassé de leur arrière central qui prenait Guillaume. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'avais le temps de l'amortir de la poitrine, de le contrôler et de le glisser dans le coin droit. Tranquillement. Je le voyais au fond, et déjà la victoire contre l'A.S. Landon, et le titre de champion départemental cadet, je le voyais, et les embrassades et la fête, je le voyais. J'avais le temps. Et j'ai fait une tête plongeante. Un beau geste. J'ai fait une tête plongeante et le ballon s'est écrasé sur le poteau droit. Tout au début de la seconde mi‑temps. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'aurais pu la contrôler. Nous avons fait match nul. II nous manquait un point pour être champion. Je ne sais vraiment pas ce qui m'a pris.

Riboux Caroline. - 1967‑1989

bonjour bonjour je suis l'idiote du village il y en a toujours une assise sur un banc de la place de la mairie ou debout devant l'église la bave aux lèvres c'est moi le regard débile oh pas trop mais quand même au bout d'une minute à me demander le chemin pour Landon et la voiture repartait et ils disaient c'est fou tous ces idiots de village y a qu'ici qu'on voit ça faudrait les enfermer mais ça aussi je l'étais au service psychiatrique de l'hôpital de Landon quand maman ne pouvait plus me calmer avec les quatorze valiums par jour un an à crier hurler derrière la grille un an à griffer les murs taper contre la porte pisser sur moi et manger mes excréments typique disait le docteur typique j'étais une idiote typique et au bout d'un an j'étais encore l'idiote oui c'est moi l'idiote bonjour bonjour alors je suis restée à la maison avec maman et papa je cassais tout papa réparait maman pleurait et je crevais les yeux du chat et papa l'enterrait et maman pleurait et je poussais des grognements et des gémissements et maman me prenait dans ses bras et papa pleurait j'étais vraiment l'idiote l'idiote typique avec les gamins qui attachaient mon pied au banc ou me cachaient dans les toilettes de la mairie j'étais quand même l'idiote du village avec mon sourire béat à rester toute la journée dehors sans bouger avec cette mare de bave à mes pieds et à rentrer pour casser ce que papa avait rafistolé et me blottir dans le giron de maman faut les comprendre et je les comprends mais je ne pouvais rien dire mais rien de rien ne sortait typique pour une idiote de village typique sauf quand maman m'a fait boire du téralène mélangé à de la grenadine et qu'enfin j'ai arrêté de respirer alors là c'est venu d'un coup d'un seul je me suis mise à parler et à parler que je ne m'arrête plus mais bon typique vont dire typique pour l'idiote du village

Gauthier Léontine (1899) et Gauthier Marius (1899‑1918)

Gauthier François (1899‑1919)

‑moi Gauthier Marius j'ai été affecté au 8e génie

‑moi Gauthier François au 155e d'infanterie

‑moi Marius j'ai été téléphoniste

‑moi François mitrailleur

‑moi Marius j'ai été blessé le vingt‑huit mai

‑moi François j'ai été blessé le neuf juillet

‑moi Marius à la tête par un éclat d'obus

‑moi François à la jambe gauche et aux poumons par une de

‑moi Marius j'ai été évacué à Villers‑Cotterêts

‑moi François aussi

‑moi Marius je suis mort le lendemain suite à mes blessures

‑moi François je suis décédé dans ma famille le 21 octobre 1919 avec une jambe et le poumon droit en moins

‑oh oh ,ça va les frangins et moi Léontine suis mort‑née pour ,laisser vivre ces deux cons

Nadin Henriette - 1912‑1956

Je suis née un 18 mai, je suis morte le 18 mars, comme quoi!?

Géraldine Goutard - 17 mars ‑10 juillet 1969

Lundi 25 . avril 1969.

Moi: Ouin, ouin, ouin.

( Père entrant dans la chambre) : Encore par terre! Il me relève et me cogne la tête contre l'armoire) Ça t'apprendra ! Il me recouche dans le berceau, de sa poche il sort un bout de ficelle avec lequel il m'attache solidement) Voilà, comme ça elle tombera plus! (Il sort)

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Vendredi 12 juin 1969. .

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Père (entre dans la salle de bain) : Petite salope, (Il me prend par le cou, me sort de l'eau

et me frappe la tête contre le lavabo. Entre la mère)

Mère: Pas si fort, Gilles.

(II me laisse tomber dans ma baignoire rose)

Moi: . Ouin, ouin, ouin

Dimanche 10 juillet 1969.

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Mère (vient de ma chambre, un chiffon à la main) : Connasse. (Elle me soulève par le

pied droit et me jette contre le coin droit de la table basse; ma fontanelle saigne)

Moi: Ouin, ouin, ouin. `

Père (sort trempé et nu de la salle de bain) : Pisseuse. (Il me saisit la jambe gauche et me

laisse tomber sur le coin gauche de la table basse ; une gelée blanche sort de ma fontanelle ouverte)

Moi: Ouin, ouin, ouin.

Père et mère ils me saisissent chacun par une jambe et me balancent contre le

téléviseur ; c'est .Jour du Seigneur ; il implose je meurs) Pas trop tôt.

(Le père retourne dans la salle de bain et la mère termine son ménage)

Honorine Delput - 1837‑1929

je suis partie j' avais tout de neuf

habillée tout de neuf

robe neuve toute neuve draps tout neufs

tout des machins tout neufs tout neufs

un cercueil alors quelque chose de beau

et rien manquait

m' en suis allée dans un beau cercueil et rien manquait

habillée tout de neuf

chemise les bas

tout de neuf

robe neuve toute doublée encore

avec un édredon comme ça se fait

un drap tout neuf comme si j'étais couchée dans mon lit

Georges Triboulet - 1934‑1978

j'ai vécu comme un porc mais je ne regrette rien

Dupont Aimée épouse Nadin 1934‑1987

moi j'avais rien contre les fleurs et les couronnes ç' aurait été quand même plus gai non.

Jean Blandin - 23 février ‑3 mars 1952

Chère maman et cher papa,

Voilà quelques temps que je suis ici, je ne sais pas exactement, mais ça ne fait rien, j'ai juste envie de vous parler. Pour moi tout va bien, ne vous faites surtout pas de soucis, surtout pas, je n'ai pas pu voir comment était la vie pour la regretter assez et le peu que j' ai pu entendre lors de l'enterrement m'a convaincu que je n'ai rien manqué. Mon seul regret, c'est vous que j' ai laissés là‑bas. Voilà mon inquiétude. Qu'allez‑vous devenir sans moi, comment allez‑vous vous débrouiller dans la part qu'il vous reste à vivre ? Je ne suis plus là pour vous aider et les quelques heures que j' ai vécues avec vous ont suffi à m'attacher à vous, à ton haleine de tabac froid, papa, à tes seins gonflés de lait sucré, maman, et je suis sûr que nous aurions formé une belle famille, oui, j e vous aurais aimé et haï comme un bon fils. Enfin, vous savez cela mieux que moi. Voilà les quelques mots que je voulais tout de même vous dire et que vous n'entendrez peut‑être pas, mais rassurez‑vous, je me porte bien.

A bientôt. Je vous embrasse très fort.

Votre fils Jean

Violaine Blandin - 1954‑1958

‑Oh oh! Je vous ai entendu lire votre lettre, monsieur. Elle est très jolie.

- Merci. Mais tu n'as pas besoin de m'appeler monsieur. Tu ne me connais pas ?

‑ Euh non, monsieur.

- Je m'appelle Jean Blandin.

‑ Moi, c'est Violaine Blandin. Tiens, on a le même nom.

- Ce n'est pas étonnant, je suis ton frère.

‑ Mais je n'ai pas eu de frère.

‑ Je sais, j'étais encore bébé quand je suis mort. On a pas eu le temps de se rencontrer:

‑ Donc je suis votre sœur.

‑Tu peux me tutoyer; tu sais, entre frère et sœur:

- Je me souviens, quand je suis née, j' ai entendu papa dire que cette fois‑ci on ne le perdrait pas.

- II parlait de moi, je pense.

‑ Mais ils ne m'ont pas gardée longtemps. J'ai juste fêté mon quatrième anniversaire. Et après, je suis morte . Ils ont dû pleurer beaucoup.

‑ Ils pleurent encore.

‑ C'est pour ça que tu leur écris une lettre, pour qu'ils pleurent plus.

‑ Oui.

‑ On les reverra, papa et maman ?

‑ Bien sûr; ils viendront nous voir bientôt

- C'est quand bientôt ?

- Bientôt.

- Dis, tu restes avec moi en attendant ?

- Mais oui, on va rester ensemble.

- Chouette, c'est bien un grand frère. A quoi on joue ?

- Tu choisis.

- A ni‑oui ni‑non.

- Si tu veux.

- Tu es d'accord ?

- Oui.

- Hé hé, tu as perdu, tu as perdu.

Colette Richet - 1945

à peine née hop je meurs valait mieux pour papa

ça lui aurait fait de la peine

lui qui avait déjà tant enduré là‑bas

tout aussi bien qu' il ne soit pas revenu

et qu'il ne m'ait pas vue

ni sa Géraldine toute tondue traînée sur la place de la mairie

avec moi dans le ventre

chahutée et bousculée

ses cheveux n'avaient pas encore repoussé

que hop je naquis et mourus

Boutard Alice née Raillon - 1925‑1979

des tomettes rouges rouges à moi qui ai toujours horreur du rouge non mais quel goût des tomettes rouges sur tout le sol gris bleuté j'avais rien contre celui des Levrault il est bien gris bleuté avec une touche de vert chaque fois qu'on venait je disais tu vois les tomettes des Levrault on a beau dire ça se conserve et la chaleur comme une espèce de chaleur dans le caveau mais sobre décente la chaleur pas une fausse comme ces tomettes rouges comme celles de la cuisine que j'en avais assez mais j'avais beau dire à l'Antonin quand est‑ce que tu me changes ces tomettes rouges rien vraiment rien juste une fois elles sont là et elles resteront là il m'a répondu et plus de trente ans j'ai passé dans cette cuisine toute rouge avec les tomettes qui me sortaient des yeux et l'Antonin qui trouve rien de mieux que de me faire construire un caveau et de daller le sol avec le reste de tomettes rouges entreposées dans la grange alors là je dis stop ça suffit moi le rouge je peux plus je peux plus

[ Patrick Kerman, La Mastication des Morts, 1999, Lansman]

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Marta Fernández 26/08/2016 19:49

Os deseo que sigais este exitoso proyecto con todo el impetu que seguro encontrais en el aplauso final!!!!
Fortisimo abrazo, Joelle

MATEO 28/08/2016 17:01

muchas gracias por su comentario.